Skip to main content
RetourThoughts

Pourquoi j’ai quitté les arts - de l’art à l’infrastructure numérique pour préserver le patrimoine africain

11 min de lecture

Et pourquoi je ne suis même pas sûr que « quitter » soit le bon mot.

Je suis assis à Helsinki, un matin de mai, quinze degrés dehors, cette lumière nordique pâle qui donne à tout une impression légèrement irréelle. Je suis en train d’optimiser du contenu SEO pour une plateforme patrimoniale, de vérifier des densités de mots-clés, tout en pensant à une femme installée au Royaume-Uni qui a retracé ses origines jusqu’au Bénin et m’a écrit la semaine dernière pour organiser son voyage de retour aux racines.

Il y a cinq ans, presque jour pour jour, j’accrochais des tableaux dans deux agences UBA en même temps, je coordonnais une exposition à Cotonou, et je courais d’un lieu à l’autre pour m’assurer que la lumière soit parfaite avant le vernissage.

Ces deux images semblent éloignées. Elles ne le sont pas.

Le moment où j’ai compris le problème

C’était en 2017. Je venais d’être sélectionné comme lauréat de la Tony Elumelu Foundation, l’un des programmes d’entrepreneuriat les plus compétitifs du continent. Cinq mille dollars d’amorçage, du mentorat, un réseau de fondateurs à travers l’Afrique. Le genre de reconnaissance qui change la manière dont on regarde son propre travail.

Mais cela m’a aussi forcé à affronter une question que j’évitais.

J’avais passé des années dans les arts. Pas en amateur, mais comme quelqu’un qui faisait tourner toute la machine opérationnelle derrière la création. Expositions. Contrats d’artistes. Logistique. Communication. Production de festivals. J’étais bon là-dedans. Atilebart Group existait. Les projets existaient. Les relations existaient.

Et pourtant, chaque fois qu’on construisait quelque chose de beau, une exposition, un catalogue, un projet collectif, cela disparaissait. Pas immédiatement. Mais progressivement. Pas d’archive. Pas de provenance. Aucun moyen pour les œuvres de survivre au lieu où elles avaient été montrées. La documentation restait sur des disques durs qui finissaient par lâcher, dans des albums Facebook qui perdaient en qualité, dans la mémoire de personnes qui, un jour, passaient à autre chose.

Le travail culturel était réel. L’infrastructure pour le conserver ne l’était pas.

Cette asymétrie a commencé à me déranger d’une manière que je ne pouvais plus ignorer.

Ce que les arts m’ont réellement appris

Je veux être précis ici, parce que ce n’est pas l’histoire d’un départ hors d’un monde cassé. Les arts m’ont donné tout ce qui compte.

Ils m’ont appris comment les humains prennent réellement des décisions, pas la version « acteur rationnel », mais la version réelle, gouvernée par l’émotion, le statut, le timing et la confiance. Mes trois années d’études en psychologie m’avaient donné le cadre théorique. Huit années de travail avec des artistes m’ont donné la version praticienne.

Ils m’ont appris à coordonner sans autorité. Pendant plusieurs années, j’ai fait partie d’Effet Graff, l’un des festivals de street art les plus ambitieux d’Afrique de l’Ouest : des artistes venus de trente pays, des murs qui allaient plus loin que le regard. Personne n’avait une autorité formelle sur qui que ce soit. On tenait le projet par les relations, par la compréhension fine de qui avait besoin de quoi et quand, par le fait d’être la personne qui répond présent. C’est une compétence différente du management. Plus difficile à enseigner, plus difficile à remplacer.

Ils m’ont appris que l’infrastructure est invisible jusqu’au moment où elle casse. Quand une exposition ouvre sans friction, personne ne pense à la logistique. Quand les œuvres arrivent en retard, tout le monde le voit. La meilleure infrastructure est celle qui laisse le travail des autres briller sans attirer l’attention sur elle-même.

J’ai organisé deux expositions collectives à Cotonou : l’une dans deux agences UBA, l’autre à Villa Karo à Grand-Popo. Villa Karo est un espace culturel franco-finlandais, un détail auquel je ne prêtais pas beaucoup d’attention à l’époque. Debout dans cet espace au Bénin, construit par la collaboration de deux pays, quelque chose essayait déjà de me dire ce que des ponts entre mondes peuvent produire. Je n’étais pas encore prêt à l’entendre.

Je ne le savais pas encore, mais j’étais en train de me former pour un autre métier.

Paris, 2023

Mon premier voyage en Europe date de 2023. J’avais un vol pour Helsinki, mais j’ai volontairement prévu une escale de 24 heures à Paris. Je voulais voir la ville. Et j’avais aussi quelqu’un à visiter : un tonton, ami de la famille, qui travaillait au Musée de l’Armée.

Il m’a fait une visite privée.

À un moment, nous étions devant des vitrines contenant des objets venus d’Afrique. Je ne me souviens pas des mots exacts qui ont lancé la discussion. Je me souviens de la sensation : un inconfort précis, qui n’était ni tout à fait de la colère, ni tout à fait de la tristesse, plutôt une forme de vertige. Les objets étaient magnifiques. Les cartels étaient précis. Le bâtiment était imposant. Et pourtant, rien ne semblait juste.

Mon tonton était mal à l’aise lui aussi. Il travaille là-bas depuis des années. Il connaît l’institution de l’intérieur, sa logique, ses contraintes, les arguments qu’elle se raconte sur la conservation, la préservation et l’accès. Il n’a pas rejeté ce que je ressentais. Mais il vit aussi de ce musée. Sa carrière est entre ces murs.

Nous avons parlé pendant des heures. Nous n’avons rien « résolu ». Nous avons fini par accepter, tacitement, de laisser la question ouverte entre nous, inachevée, comme certaines conversations importantes doivent le rester pour demeurer honnêtes.

Le lendemain matin, dans l’avion vers Helsinki, je pensais à la provenance. À qui décide de ce que signifie un objet, à qui a le droit de le garder, et à ce qu’il faudrait construire pour répondre autrement à ces questions.

Cette conversation fait partie des raisons pour lesquelles je fais ce que je fais aujourd’hui.

Le pivot lent

Je ne me suis pas réveillé un matin en décidant de devenir builder. Ça s’est fait par couches.

La première couche, c’était la frustration. Vers 2019, j’ai compris que les outils disponibles pour les artistes et institutions culturelles en Afrique de l’Ouest étaient largement conçus par des gens qui n’y avaient jamais mis les pieds. Les plateformes, les systèmes de paiement, les solutions d’archivage, tout était pensé pour des contextes qui ne correspondaient pas à la réalité opérationnelle du terrain. Soit trop cher, soit trop complexe, soit en train de résoudre des problèmes inexistants tout en ignorant ceux qui comptaient.

J’ai commencé à construire des sites par nécessité, parce que quelqu’un devait le faire, puis les gens ont commencé à me payer pour ça. Les outils que j’utilisais à l’époque n’étaient pas faits pour ce dont j’avais réellement besoin. Ce décalage n’a jamais disparu. Il est juste devenu plus précis.

La deuxième couche, c’était la curiosité. En 2020, la blockchain est entrée dans mon champ de vision, non pas par la spéculation, mais par une question : et si on pouvait créer une trace irrévocable de la provenance culturelle ? Et si un masque, une peinture, une photographie pouvait porter sa propre histoire, de façon vérifiable, sans dépendre d’une institution qui peut fermer ou d’une base de données qui peut être effacée ?

La vague NFT de 2021 a été bruyante et largement creuse. Mais sous le bruit, l’architecture était réelle. J’ai passé quarante heures sur un seul cours NFT, non pas parce que je voulais « flip » des JPEG, mais parce que je voulais comprendre le mécanisme. Ce que j’y ai trouvé, c’est une tentative encore primitive mais sincère de résoudre un problème qui m’obsédait déjà : propriété, mémoire et provenance dans un monde où ces choses s’effacent facilement.

La troisième couche, c’était l’engagement. En 2023, je me suis inscrit en master, d’abord en AI Solutions Architecture, puis, après quelques mois, en spécialisation blockchain. Pas pour afficher des credentials. Mais parce qu’il me fallait aller plus loin que la curiosité. Je devais comprendre l’architecture suffisamment bien pour construire dessus de manière responsable.

Un concept qui a nommé ce que je savais déjà

En 2024, pendant mes études en International Business à Aalto University Business School, je suis tombé sur la Smile Curve, un concept développé par l’économiste Ram Mudambi. L’idée est simple et brutale : dans toute chaîne de valeur, les rendements les plus élevés sont captés aux deux extrémités, recherche et design d’un côté, marque et distribution de l’autre. Le milieu, l’exécution, capte le moins.

J’avais vécu la version africaine de cette courbe pendant des années sans avoir de nom pour la décrire. Le continent produit une matière première extraordinaire (culturelle, créative, humaine) et échoue systématiquement à capter la valeur aux deux extrémités. L’infrastructure de recherche est sous-financée. L’infrastructure de distribution est majoritairement détenue ailleurs. Il reste l’exécution : belle, experte, sous-payée.

Ce cours, combiné à une certification en Project Management à Åbo Akademi et à un programme avancé de Project-Based Management à Aalto, m’a donné un cadre plus rigoureux pour ce que je construisais déjà intuitivement. L’infrastructure n’est pas une fonction support. C’est l’endroit où la valeur habite réellement.

Ce que je construis réellement

Pourquoi le patrimoine africain a besoin d'infrastructure numérique

Pour des exemples concrets de plateformes et projets auxquels je participe, voir le Lab et ma page À propos.

Avec le recul, le fil rouge est toujours la même question : qui contrôle la trace ?

Aujourd’hui, je construis des infrastructures qui tentent de déplacer cet équilibre, incrémentalement, de manière pratique, sans prétendre à une révolution.

Ouidah Origins est une plateforme de conciergerie pour la diaspora africaine qui souhaite se reconnecter au Bénin. Elle existe parce que l’information nécessaire pour faire ce voyage, les bons guides, le bon contexte, le bon itinéraire, était dispersée, peu fiable, ou simplement absente. Il fallait l’organiser. J’étais la personne qui comprenait à la fois le digital et la réalité du terrain.

Africa Digital Assets est un réseau d’hospitalité privé qui tokenise l’accès aux séjours les plus exclusifs du continent. Il existe parce qu’une classe montante d’Africains globaux recherche des expériences de niveau international sur le continent, et que l’infrastructure pour les servir a largement été construite par des gens qui ne les comprennent pas.

Un portefeuille de neuf plateformes destinations entre le Bénin, le Togo et la Côte d’Ivoire, Visit Ganvié, Visit Abomey, Visit Grand-Popo, Visit Assinie, et d’autres, existe parce que le patrimoine ouest-africain est extraordinaire et largement invisible pour son public naturel. Certaines de ces plateformes commencent déjà à générer des leads sans promotion active. Le travail SEO paie. J’y consacre une partie importante de mon temps. Comme ce matin.

Au-delà des plateformes, je continue à travailler directement avec des galeries, des encadreurs, des artistes, des ONG et des associations sur leur présence numérique. Les problèmes changent. La logique reste la même.

Et parfois, l’ancien monde me rappelle directement. Il y a quelques semaines, une équipe du ministère béninois du Cadre de Vie avait besoin de faire produire et livrer un tableau comme cadeau de départ pour leur ministre sortant. Ils m’ont contacté. À 8 800 kilomètres de distance, j’ai coordonné toute la production en 48 heures. Le tableau a été livré à temps. Le réseau construit au fil des années dans l’écosystème créatif de Cotonou a parfaitement tenu malgré la distance.

C’est ça, l’infrastructure : la capacité d’agir de façon fiable, même quand on n’est pas dans la pièce.

La dernière exposition

La dernière fois que j’ai travaillé sur une exposition, c’était ici à Helsinki, comme assistant producer pour PurkuTaide, un collectif d’art contemporain finlandais. Cela s’inscrivait dans un stage de langue, et je voulais que ce soit utile de plusieurs manières. Cela m’a rappelé tout ce que j’ai toujours aimé dans cet univers : le chaos qui finit, d’une manière ou d’une autre, par devenir quelque chose de beau, l’énergie particulière des gens qui se soucient profondément de ce qu’ils fabriquent, la satisfaction de voir un espace prendre forme dans les dernières heures.

Travailler avec des artistes et des personnes légèrement folles, profondément engagées, reste l’une de mes choses préférées. Ça n’a pas changé.

Une autre chose que je n’ai pas terminée

J’écris aussi un roman. De la fiction. Le pitch est simple en surface : la première colonie africaine sur Mars. Ce que cela demande réellement est plus difficile : qu’est-ce qu’un peuple emporte quand il laisse tout derrière lui ? Qu’est-ce qui compte comme patrimoine quand il n’y a ni terre, ni fleuve, ni concession ancestrale ? Que signifie la souveraineté à cette distance ?

Je ne sais pas encore comment cela se termine. J’en suis proche. Les questions que le livre pose et celles que mon travail pose sont, j’ai mis du temps à le comprendre, les mêmes questions. Je leur réponds simplement dans des registres différents.

Est-ce que j’ai quitté les arts ?

Je n’en suis toujours pas sûr.

Je fais encore de la street photography. Je continue à produire quand le projet est juste. Plus de la moitié des personnes qui me sont proches sont des peintres, des musiciens ou des artisans. Je continue à penser que la culture est la chose la plus importante que les humains fabriquent, pas comme un sentiment, mais comme un argument structurel. La culture est la manière dont un peuple se tient à travers le temps. C’est l’infrastructure originelle.

Ce qui a changé, c’est la couche à laquelle je travaille. Avant, je travaillais à la surface, l’exposition, l’événement, l’instant de contact entre une œuvre et son public. Maintenant, je travaille en dessous, les systèmes qui rendent possible l’enregistrement, la propriété et la transmission de ces moments.

La Smile Curve m’a appris que la valeur s’accumule aux extrémités de la chaîne. Les arts m’ont appris que le sens vit au milieu. J’essaie de tenir les deux.

La conversation de Paris est toujours ouverte. Et je pense qu’elle doit le rester.

Ce texte capture ma pensée à l'instant de son écriture. Comme tout ce qui est vivant, mes perspectives évoluent. Ce qui est vrai pour moi aujourd'hui ne le sera peut-être plus demain. Si tu trouves une erreur ou souhaites en discuter, n'hésite pas à me contacter.

Lectures connexes

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier!

Laisser un commentaire